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EskaWorld

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Culturellement indépendant


M le Maudit, absurdité et décadence

Publié par Eska sur 11 Février 2017, 15:04pm

Catégories : #Cinéma, #100ClassiquesTaschen

M le Maudit

M - Eine Stadt sucht einen Mörder

Fritz Lang

1931

#100ClassiquesTaschen
#010

Dixième film de cette sélection Taschen et pas des moindres puisqu'il s'agit de M le Maudit, encore un chef d'oeuvre de Fritz Lang et du cinéma allemand !

A Berlin, les habitants sont inquiets. Un tueur d'enfants sévit dans les rues et compte déjà 8 victimes à son actif. La grogne règne parmi les habitants prêt à s'en prendre à la première personne adressant la parole à un enfant qui n'est pas le sien tandis que la police multiplie les rafles dans les établissements populaires, arrêtant quiconque semble suspect. Las de cette situation qui s'envenime, la pègre locale décide de faire justice elle-même, associant les SDF de la ville à une gigantesque chasse à l'homme. Trahi par ses sifflements, le tueur Hans Beckert tente alors de prendre la fuite mais sera contraint d'affronter un tribunal populaire réclamant sa mise à mort.

Ah M le Maudit, celui-là aussi on en entend beaucoup parler dans les études de cinéma. Souvent, on nous présente en boucle la scène d'introduction avec le mode opératoire du tueur : une petite fille seule rentrant de l'école, une mère qui attend en préparant le repas, un mot gentil du tueur, un cadeau, une attente interminable, la mort de la fillette. Et elle est belle cette introduction, avec ses hors-champs révélateurs : une comptine morbide qui redémarre dès que les adultes ont le dos tourné, des adultes trop occupés aux tâches quotidiennes pour s'occuper de leurs progénitures qui sort de l'école, une voiture qui klaxonne pour prévenir du danger, un inconnu dont on ne voit que l'ombre sur l'affiche appelant à son arrestation, les appels incessants de la mère de la fillette dans la cage d'escaliers désespérément vide, son ballon en plastique qui roule sur le sol, son autre ballon gonflable qui s'envole, pris dans les fils électriques comme en proie à une bête dont elle ne peut se défaire, fondu au noir.

Tout est dit rien que dans cette scène qui met en avant un tel suspense qu'on a déjà hâte de connaître la suite (d'où de nombreuses frustrations quand on arrête le film pour analyser la scène). L'autre scène culte du film, c'est la fin, le tribunal auquel est confronté le tueur. Ce dernier se livre alors à un monologue fantastique où il fait part des démons qui le hantent face à la caméra. Moins technique à analyser mais la performance d'acteur à laquelle se livre Peter Lorre est remarquable ! Et entre les deux ? Et bien, entre les deux, on s'ennuie un peu...

Oui, entre les deux, on s'ennuie un peu, même si Fritz Lang a su trouver un bon rythme avec ses montages alternés : l'enquête de la pègre d'un côté, celle des policiers de l'autre. L'ensemble monte crescendo jusqu'à la capture du tueur. Alors que les policiers ont réussi à remonter la piste jusque chez lui, les malfrats investissent une banque dans laquelle ils l'ont isolé. Le summum de la tension intervient au moment où ils fouillent le grenier tandis que le gardien a réussi à prévenir la police. Il ne leur reste que quelques minutes pour terminer leur fouille avant de devoir fuir. A ce moment-là, on ne sait pas si le tueur va être capturé ou s'il va s'en sortir. Mais ce que je ne comprends pas, c'est la séquence qui suit. L'un des malfrats a été oublié et se fait interroger par la police dans une longue séquence où il refuse de dire la vérité avant de parler face à un stratagème des inspecteurs. Cette séquence aplatie totalement la tension accumulée dans la scène précédente, dommage.

Mais au-delà de ça, le film est visuellement beau. Lang maîtrise parfaitement son art et joue avec de longs plans séquences sans que sa caméra reste immobile. Trois plans m'ont marqué à ce titre : dans le refuge des sans-abris où la caméra traverse la pièce dans les deux sens, pivotent, passe au-dessus des tables, monte à une fenêtre jusqu'à passer au travers avant de virevolter de nouveau (Magnifique !). Le second concerne le tueur qui, pour se calmer va s'installer à la terrasse d'un café pour commander à boire, on le suit sans le voir puisqu'il reste caché derrière une haie. On l'observe boire, payer et repartir. Le troisième est bien évidemment le monologue de fin.

On parle souvent de M le Maudit comme un film révélateur des tensions de l'époque. La justice de l'époque est incapable d'arrêter la situation et s'en moque (on le constate quand le chef de police parle au ministre de ses hommes qui font le maximum alors que ceux-ci dorment dans leur caserne) et c'est la pègre qui prend les choses en main. Et c'est très intéressant de revoir le film à notre époque. Le tueur sème la terreur en publiant lui-même une lettre dans les journaux. Dès lors, la police envisage de contrôler tous les citoyens jusqu'à le retrouver. Une solution pour le moins extrême mais qui n'est pas sans rappeler quelques évolutions législatives récentes dans notre pays et dans d'autres.

En réalité, M le Maudit est un film sur l'absurdité du système : une police qui veut contrôler tout le monde, une pègre qui mène le travail d'enquête de la police, une population qui soupçonne chaque personne croisée, un tueur démasqué par un aveugle, des malfrats qui investissent une banque sans rien voler, un tueur qui s'improvise juge dans un tribunal, un tueur qui réclame d'être livré à la police tandis que son avocat plaide son innocence à cause de sa folie, une justice qui finit par appliquer la loi, mais une loi qui, comme nous le rappelle les mères dans le dernier plan, "ne nous rendra pas nos enfants. Nous devrions mieux protéger nos enfants". Un film sur l'absurdité d'une époque, la suite nous la connaissons...

Est-ce que ça vaut le coup d'être revu aujourd'hui ? Complètement. Parce que l'écho des absurdités des situations résonne encore fortement dans nos sociétés modernes et parce que le film est un pur chef d'oeuvre dans tous les sens du terme. Un classique sans faute, ou presque, et une belle leçon de cinéma.

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