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EskaWorld

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Culturellement indépendant


Okja

Publié par Eska sur 17 Juillet 2017, 17:01pm

Catégories : #Cinéma

Okja

Bong Joon Ho

2017

[SPOILER] Je vous préviens, le film étant récent, je vais aborder certains détails qui pourraient vous gâcher le plaisir de la découverte. Vous voilà prévenu ;)

Je vous en parlais dans la séance de rattrapage de juin 2017, me voici revenir sur Okja, un film que j'ai découvert sur le grand méchant Netflix (qui m'offre plus de contenus dans mon salon et pour 2 fois moins cher qu'un abonnement cinéma tout en m'offrant les conditions optimales de visionnage de films : en VO sous-titrés ou en VF et sans avoir de spectateurs hurlant, mâchant, gesticulant, riant aux éclats et commentant chaque scène quand ils ne sont pas en train de farfouiller au fond d'une boîte de pop-corn à la recherche d'un unique capable de leur procurer la saveur tant attendu et qui par conséquent se trouve au fond du pot ou en train de se déballer un sachet de madeleine puisé au fond d'un paquet tout aussi bruyant !) Parfaitement c'est du vécu ! Mais bref, place à Okja.

Okja est une espèce de cochon géant élevé par Mija et son grand-père dans les montagnes. En réalité, l'animal a été créé par Mirando Corporation, une société agro-alimentaire qui souhaite remettre la main sur ces cochons qu'elle a livré autrefois aux meilleurs fermiers en vue d'étudier leur évolution et ainsi définir les meilleures conditions de leur exploitation. Mais Mija refuse de voir Okja finir dans une assiette et fera tout pour éviter le pire.

A l'annonce de ce film quelques temps avant Cannes, ma première pensée a été "Chouette, un nouvelle film de Bong Joon Ho !" Pourtant le dernier film de ce réalisateur sud-coréen, Snowpiercer : Le Transperneige, m'avait laissé sur une assez grande déception. Mais je porte davantage cela sur la machine hollywoodienne qui a tendance à croquer les films pour quelques euros de pellicules gagnés, dévorant très souvent l'essence même de ce dernier (car il semblerait que la version du Transperceneige que nous connaissons ne soit pas la version director's cut). Mais Bong Joon Ho pour moi, c'est avant tout The Host, un chef d'oeuvre du genre film de monstre, tant par son réalisme que par son discours. Et le voir revenir sur le devant de la scène avec un nouveau monstre, gentil cette fois, cela laissait supposer une nouvelle allégorie percutante !

Et elle l'est percutante ! Après nous faire miroiter des rêves colorés et des situations "ghibliesques" (la scène où Mija fait la sieste sur le ventre d'Okja est sans conteste un clin d'oeil à Totoro), le réalisateur nous fait chuter rapidement dans la plus sombre réalité de l'industrie agro-alimentaire. "On vous ment ! Voyez la réalité !" Tel est le message porté par ce film, où tous les mensonges sont permis, des méfaits les plus odieux à ceux volontaires pour servir une cause. Car au-delà de la question de l'exploitation massive des animaux à des fins alimentaires se pose aussi la question de l'utilisation d'un animal à des fins d'espionnage, quitte à ce que celui-ci subisse les pires insanités. A qui appartient Okja, c'est en fait là la question : un être vivant peut-il être la propriété d'un individu ou d'une société ? (On peut aussi rapporter cette question au film : à qui appartient Okja ? Au cinéma ou à la VOD ?)

A cela le film rajoute la question de la considération de l'animal destiné à être mangé par la relation entre les individus eux-mêmes. Le film montre une humanité désincarnée par le profit et l'absence même de contact entre les individus. Une humanité qui ne communique plus face à face mais qui utilise un interphone derrière une baie vitrée. Une humanité qui ne prend plus de risque mais qui utilise des cobayes pour espionner. Une humanité où les dirigeants ne s'entraident plus mais se méfient les uns des autres pour mieux se faire tomber. Une humanité qui a recréé des camps d'extermination pour des êtres vivants qu'elle sait sensibles à la vie. La scène de l'abattoir donne des frissons et le moment où les deux cochons adultes se font du mal pour évacuer leur progéniture est tout simplement bouleversante et remue quelques échos du passé.

La scène qui m'a le plus horrifiée est certainement la scène de viol. Celle où, après avoir été laissée volontairement à Mirando Corporation, Okja est emmenée dans un entrepôt des plus crasseux où l'attend un effroyable cochon tout aussi sinistre et imposant qui se jette sur la pauvre bête qui ne peut que gémir sa douleur. Rendez-vous compte de cette scène que l'on qualifiera unanimement comme effroyable : on parle du viol d'une espèce de cochon qui n'existe pas. Et comme si cela ne suffisait pas, on enchaîne sur le prélèvement de chaire avec une description bien détaillée de la manière cruelle d'agir pour d'infimes morceaux qui viendront délecter les palais aguerris. Autant de violence crue filmée avec un certain brio : à la caméra placée sur l'animal, et nous permettant de vivre une partie de la scène à la première personne s'oppose le hors-champs et notre refus de voir la réalité en face. Une manière forte de violer notre propre refus de la réalité.

Pas étonnant donc que Lucy Mirando, celle qui gère la société Mirando, soit calquée sur les modèles d'enfants terribles des films d'animation Disney/Pixar. A l'image d'un Sid de Toy Story ou d'une Darla du Monde de Nemo, Lucy nous apparaît comme un personnalité totalement exubérante, marquée dès le départ par son appareil dentaire (le détail "Pixarien") et qui invente des histoires qui la font passer pour une gentille alors que ses diaporamas animés ne sont qu'une façade pour cacher ses sombres desseins et son désir de jouer avec des êtres vivants comme avec des poupées et qui se verra punir par une soeur plus avide de pouvoir et de cupidité. On sent que Bong Joon Ho aime transposer Tilda Swinton dans des rôles décalés. A côté, on retrouve Giancarlo Esposito, qui pour moi est marqué par son rôle de Gustavo dans Breaking Bad, si bien qu'en le voyant, je savais que ce personnage était un manipulateur. (Le poulet ne payant plus, il s'est reconverti dans le cochon aux amphets...)(Oui ceci était une petite note d'humour)

Au final, est-ce que Okja est le film coup de poing qui nous fera tous devenir végétarien ? Il en est une pierre à un édifice qui ne trouvera sans doute jamais sa touche finale. Il a surtout le mérite de nous ouvrir les yeux, de manière poétique et cruelle, sur la réalité consternante de la production massive de la majorité de viande que nous trouvons dans nos supermarchés. Combien d'Okja sont mutilés pour un sachet de mini saucissons que nous dégustons à l'apéritif sans nous poser de questions ? Et encore, le film n'aborde pas ici le gaspillage alimentaire, celui des milliers de sachets qui finiront à la poubelle faute d'avoir été consommés (et donc de bêtes massacrées inutilement).

Avant de conclure, j'aimerais revenir sur la présentation du film au Festival de Cannes. Beaucoup ont craché sur Okja, non pas pour son sujet mais parce que le film est produit par Netflix, une société de production et de diffusion de contenus accessibles sur abonnement sans prendre en compte la chronologie des médias (si chère à la France). En effet, comment un film qui ne sortira vraisemblablement jamais au cinéma ou en DVD (encore que j'espère que des droits ont été négociés cette fois) peut être présenté dans un festival de cinéma ? Perso, je me demande combien de films sortis dans différents festivals internationaux n'ont jamais été exploités dans les salles françaises ou en DVD (zone 2 évidemment). Un festival est une chance unique, parfois la première et la seule, pour un film d'être diffusé sur grand écran devant un public qui n'aurait sans doute pas été le voir en dehors de cet événement (quoiqu'ici on parle de Bong Joon Ho, il y aurait eu du monde.)

Pour moi les 2 partis ont tort : Cannes de rejeter de sa sélection officielle les films produits par des compagnies comme Netflix qui proposent des canaux de diffusion plus proches des usages individuels (désormais, tout film de la sélection devra prétendre à une distribution en salle pour être éligible). Une clause qui remettrait donc en cause la Palme d'Or de Farenheit 9/11 de Michael Moore à son époque il me semble (quoique j'ai toujours vu dans cette Palme un choix stratégique pour aider la diffusion du film - Tarantino en était le président du jury) ; Netflix de limiter la diffusion d'une oeuvre à ses seuls abonnés, une pratique évidemment commerciale qui ne rapporte qu'à elle et dont le succès ne permettrait pas de financer l'économie du cinéma (français notamment) autrement que par ses moyens de production. Mais surtout, dans les 2 cas : quel manque à gagner dans la diffusion des oeuvres et pour la culture cinématographique de tous !

Si Okja marque les consciences par son sujet, tant mieux. Pour moi, il restera surtout un film marquant et confirmant le talent de son réalisateur. Ma prise de conscience est en cours et je doute de renier un jour un bon steak tartare ou une grillade... devant un inédit de Netflix !

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